• Le 25 avril 2019
    MSH Ange Guépin
    Nantes
  • 9h - 17h

Colloque Datasanté organisé par Margo Bernelin et Sonia Desmoulin-Canselier


Jeudi 25 avril 2019

Données massives et Santé publique

 
          « La médecine de demain ne sera pas la même que celle d’aujourd’hui : prédictive, personnalisée, numérique, elle devra sans cesse s’adapter aux nouveaux enjeux et aux nouvelles technologies »1. C’est par cette phrase que la Stratégie nationale de santé 2018-2022 présentée par le Ministère des solidarités et de la santé indique vouloir faire de l’introduction du numérique en santé et notamment des données massives l’avenir de la santé publique. Ce faisant, elle entend positionner la France dans un mouvement global. Le développement d’outils algorithmiques exploitant les Big data au service de la santé des populations constitue, en effet, une innovation phare de ce début de XXIe siècle. Elle se combine avec la possibilité d’exploiter ensemble des bases de données publiques et des bases de données privées constituées notamment par la collecte de données issues d’objets connectés. Les données alors exploitées peuvent être très diverses : signaux biologiques, dépenses de santé, observance des traitements, facteurs environnementaux, habitudes de vie. À ces capacités nouvelles de traitement s’ajoutent encore la possibilité de stocker un nombre toujours plus important de données. Partant, les discours des acteurs publics sont positifs et énoncent que les recherches menées sur les diverses données collectées devraient permettre de proposer de nouveaux plans de prévention en santé, des traitements mieux ciblés pour les patients, et d’ouvrir des voies de recherche insoupçonnées utiles en santé publique. Par exemple, dans le domaine de la cancérologie, l’utilisation des Big data doit permettre d’anticiper la survenue de certains cancers en mettant en lumière de nouveaux facteurs de risques2. Les données des hôpitaux sont, elles, utilisées afin d’appréhender et de suivre la dissémination des staphylocoques en milieu hospitalier pour proposer des stratégies de lutte contre la bactérie. Le recueil de données devrait encore pouvoir jouer un rôle en matière de pharmacovigilance, voire de matériovigilance, notamment pour centraliser les évènements indésirables, identifier et mesurer les risques d’un médicament ou d’un dispositif médical, conduisant à son retrait du marché3. En somme, l’introduction des données massives en santé publique renouvellerait cette discipline centenaire.
 
          Quelles sont les implications d’une telle évolution ? Quelle reformulation du champ de la santé publique en découle ? L’introduction des données massives induit-elle une rupture ou une continuité pour les pratiques en la matière ? L’évolution décrite dans la Stratégie nationale de santé 2018-2022 renvoie résolument au passé les premières définitions de la santé publique, axées sur l’hygiène, telle que celle d’Eugène Gautrez, qui faisait d’elle « l’application aux intérêts collectifs, et non plus aux seuls individus des mesures édictées par l’hygiène en ce qui concerne ses rapports avec le monde extérieur »4. La santé publique est devenue par la suite « la science et l’art de prévenir les maladies, de prolonger la vie, de promouvoir la santé et l’efficacité physique à travers les efforts coordonnés de la communauté pour l’assainissement de l’environnement, le contrôle des infections de la population, l’éducation de l’individu aux principes d’hygiène personnelle, l’organisation des services médicaux et infirmiers pour le diagnostic précoce et le traitement préventif des pathologies, le développement des dispositifs sociaux qui assureront à chacun un niveau de vie adéquat pour le maintien de la santé »5. L’utilisation des données massives en santé publique, telle que décrite dans les discours, pourrait offrir de nouveaux outils pour parvenir aux objectifs ainsi fixés. En effet, le traitement des données permettrait, notamment, d’établir des corrélations inattendues ou sous-exploitées, lesquelles nourriraient la recherche en santé publique. On ne procéderait plus alors par confirmation (temporaire) ou infirmation d’une hypothèse déjà formulée.. Le changement ainsi décrit aurait aussi pour conséquence de faire intervenir de manière renouvelée les acteurs privés dans le domaine de la santé publique. Le programme Google Flu en est un exemple bien connu. En 2008, le géant Google a lancé un programme pour anticiper l’évolution de la grippe aux États-Unis. En se fondant sur le traitement des recherches liées à la grippe sur son moteur de recherche, il devait offrir une géolocalisation des foyers d’épidémie de grippe6. Aussi efficace que la cartographie de l’épidémie établie par les pouvoirs publics américains, cette exploitation de données massives démontrait qu’elle avait pour ambition de faire du partage des données de chacun, un outil pour assurer la santé de tous.
 
           Le traitement des données massives en santé publique pourrait être davantage qu’une voie méthodologique supplémentaire. En s’imposant, elle pourrait entraîner un changement de cadre de pensée et provoquer ou exprimer une modification profonde de l’objet même de la santé publique.

          Un tel bouleversement – qu’il soit purement méthodologique ou plus fondamental – appelle une étude critique pluridisciplinaire. Il suscite, en effet, des interrogations sur les opportunités à saisir et des craintes sur les risques induits, notamment sur la manière d’assurer le respect de la vie privée des individus dont les données sont collectées, sur la fiabilité des données exploitées par des opérateurs privés et publics, sur le contrôle social des choix méthodologiques qui auront des conséquences sur les politiques de santé publique futures. A quelles transformations faisons-nous face, pour quels risques et pour quels bénéfices? Telle est la question qui sera l’objet de ce colloque.

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  1. Stratégie nationale de santé 2018-2022, Ministère des solidarités et de la santé, Paris, 2017, p. 63.
  2. Pour une description voir C. Mathelin, K. Neuberger et I. Ibnouhsein, « Cancer du sein et Big Data : évolution ou révolution ? », Gynécologie Obstétrique et Fertilité, 2016 (44), pp. 375-376.
  3. Voir le cas du système I2b2 (informatics for integrating biology and the bedside.) J. Brownstein, S. Murphy, A. Goldfine, R. Grant, M. Sordo, V. Gainer, J. Colecchi, A. Dubey, D. Nathan, J. Glaser, I. Kohane, « Rapid identification of myocardial infarction risk associated with diabetic medications using electronic medical records», Diabetes Care, 2010 Mar;33(3):526-31. 
  4. E. Gautrez, « De la protection de la santé publique », Conférence donnée à Clermont-Ferrand, le 27 mars 1896. Cette définition était fort répandue à cette période. Elle donna lieu à l’adoption de la célèbre loi du 15 février 1902 qui contraint chaque municipalité à se doter d’un règlement sanitaire.
  5. Propos de Ch-E. Winslox repris par D. Fassin, « Santé Publique », dans D. Lecourt (dir.) Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF, 2004, pp.1014-1018. La santé publique englobe aujourd’hui des questions sociales diverses qui semblaient jusque-là étrangères à son champ tels que la sexualité, l’échec scolaire, l’obésité, les addictions, la politique de la ville, l’immigration, la vie carcérale. Ch. Noiville et F. Bellivier, « Santé publique et nouveaux rôles du médecin en France », Publication en droit de la santé de McGill, 2007, vol. 1.1, pp. 45-52, p.47.V. Mayer-Schönberger et K. Cukier, Big Data : A Revolution That Will Transform How We Live, Work and Think, Londres, John Murray Publishers, 2014, p.1-2.